Chez les Témoins de Jéhovah, une sexualité sous surveillance

La sexualité des Témoins de Jéhovah est contrôlée en permanence. Justice interne, emprise mentale et mécanismes de culpabilisation : nu mène l’enquête sur les pratiques de ce mouvement religieux à dérives sectaires.

Avril 2019. Banlieue parisienne. Enzo, 18 ans, pénètre d’un pas peu assuré dans une pièce attenante à la salle du Royaume. Face à lui, une table ronde où trônent les “Anciens”. Flanqués d’un costume, les trois religieux affichent un air sévère, leur bible serrée sous le bras. Le jeune homme est sommé de s’asseoir. S'ensuit un flot de questions embarrassantes d’une précision extrême. “Quelle position avez-vous utilisée ? Combien de temps a duré le rapport ? Avez-vous joui ?” À 21 ans, Enzo a déjà dû s’expliquer à deux reprises devant cette justice religieuse parallèle. Son crime : avoir eu une relation sexuelle sans être marié. Cette scène semble invraisemblable. Elle a pourtant été vécue par de nombreux·ses jeunes Témoins de Jéhovah. 

“Pour accéder au paradis, on vous demande d’être parfait·es à tout niveau, y compris dans votre sexualité”, explique Bertrand, ex-adepte de 48 ans. La doctrine jéhoviste repose sur un postulat clair : l’humanité est en passe d’être détruite et seul·es les fidèles recevront la clé du paradis. L’exclusion du mouvement - l’excommunication - constitue donc l’équivalent d’une peine de mort. “On vit en permanence dans la peur, avec la culpabilité de ne pas être sauvé·e, de ne pas faire suffisamment bien pour satisfaire Jéhovah”, se remémore Mikaela, 27 ans, qui s’est extirpée de l’organisation il y a un an. Ce mouvement religieux revendiquant 136 000 fidèles est régulièrement pointé du doigt par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

Souvenirs d’enfance

Chez les Témoins de Jéhovah, les croyant·es entendent parler de sexualité dès le plus jeune âge. “Les interdits sont martelés au fil de réunions d’information, auxquelles assistent les enfants”, explique Alexandre Cauchois, auteur du livre Santé & sexualité chez les Témoins de Jéhovah, paru en 2017. “Fornication, adultère, masturbation : je connais ces mots depuis toujours”, confirme Bertrand, qui a grandi dans ce mouvement.

La fornication, ou “pornéïa” est explicitement condamnée. Elle désigne des “relations sexuelles entre personnes qui ne sont pas mari et femme, incluant les relations sexuelles bucco-génitales, la sodomie et le fait de masturber un partenaire”. Selon les préceptes jéhovistes, la seule sexualité possible a donc lieu dans le cadre du mariage hétérosexuel. Tout le reste est le produit de Satan. 

Charles, né au sein du mouvement, découvre et pratique la masturbation “avant même qu’on lui en parle”. À l'âge de huit ans, le jeune Marseillais a le sentiment d’être fautif. Il entame des recherches. En feuilletant un ouvrage trouvé dans la bibliothèque de ses grands-parents, il tombe sur une page assurant que l’onanisme conduit à l’homosexualité, jugée immorale. Le jeune garçon continue à s’y adonner, le poids de la culpabilité en plus. Premier interdit. Le début d’une longue série.

Des ouvrages tels que Les jeunes s’interrogent sont présents dans tous les foyers et étudiés attentivement.

Un processus d’embrigadement bien rôdé inculque ces valeurs aux fidèles. L’ensemble des ex-adeptes interrogé·es se souviennent des longues heures passées à étudier les livres publiés par la Watch Tower Bible and Tract Society, association américaine à la tête des Témoins de Jéhovah. Des ouvrages tels que Les jeunes s’interrogent sont présents dans tous les foyers et étudiés attentivement, sous la supervision avisée des parents. À toutes leurs questions, les jeunes croyant·es reçoivent une réponse basée sur les textes sacrés. Cette panoplie de ressources “éducatives” a même investi Internet. Des vidéos aux titres univoques à destination des enfants et des jeunes adultes y sont désormais disponibles. 

Dans la vidéo “Fuyez toute conduite sexuelle immorale”, un lycéen connaît ses premiers émois amoureux. La femme y est présentée comme une séductrice. Le jeune est invité à agir comme Joseph en résistant à la tentation… et en choisissant Jéhovah. Dans cette courte fiction, l’adolescent est montré parlant de ses questionnements avec un proche. Sous couvert de conseils bienveillants, l’objectif est en réalité de toujours plus contrôler le comportement des adeptes. 

L’oeil qui voit tout 

La délation est omniprésente chez les Témoins de Jéhovah. “Tout le monde se surveille en permanence. La culpabilité est partagée si l’on n’a pas dénoncé un proche”, explique Alexandre Cauchois, spécialiste du Jéhovisme. Par peur d’être mis face à ses péchés, Charles fait le choix de s’auto-censurer lors de son adolescence. “J’ai fui toutes les situations où j’aurais pu développer un comportement déviant. J’avais des amies filles au lycée, pour lesquelles j’ai parfois eu de l'attirance, mais je n’ai jamais rien montré”, explique-t-il. 

"Je me sentais épié par Dieu. C'est comme s'il me voyait."

Charles

D’autres passent le pas et commettent le “péché de fornication”. C’est le cas de d’Enzo et Mikaela. Rongé·es par le remords, les jeunes adeptes se dénoncent par eux-mêmes aux Anciens. Considérés comme les “bergers de l’assemblée”, ces derniers sont chargés de la gestion quotidienne des congrégations. “Je me sentais épié par Dieu. C’est comme s’il me voyait. C’était le seul moyen de me défaire de cette culpabilité”, se souvient Enzo.

Les témoignages recueillis décrivent un même processus. Dès que la “faute” des fidèles parvient aux oreilles des Anciens, une machine disciplinaire se met en branle. Les faits sont vérifiés puis le ou la jeune est convoqué·e en conseil disciplinaire religieux. Pas de témoin ou d’avocat. “Tu es seule dans ta merde”, résume Mikaela, en passant nerveusement la main dans ses tresses. Son visage se tend à l’évocation de ce souvenir. “Je tremblais, j’étais terrorisée.” Elle est encore mineure lorsqu’elle subit son premier interrogatoire des Anciens. “C’était extrêmement humiliant. Jusqu’à mon réveil, j’avais des réminiscences.”

“Chez les Anciens, il n’y a pas de tabou. C’est l'œil qui voit tout et qui sait tout”, assène le spécialiste Alexandre Cauchois. Si la personne est jugée sincère dans sa repentance, elle est autorisée à rester membre. Dans tous les cas, le ou la fidèle est sanctionné·e. Enzo écope d’un blâme privé. Pendant six mois, le jeune étudiant en droit perd ses “privilèges” - ses missions dans l’organisation. Il ne peut plus présenter d’exposés ni poser de questions lors des assemblées - l’équivalent des messes jéhovistes. Malgré ce châtiment, il a de nouveau des relations sexuelles lors d’une soirée étudiante quelques mois plus tard.

Alors que rien ne pouvait permettre aux Anciens de connaître son comportement, Enzo retourne se dénoncer, le risque d’être exclu du mouvement planant au-dessus de sa tête. “J’ai décidé de régler mes comptes avec Dieu”, justifie-t-il. Cette fois-ci, le blâme est public. Le dernier échelon avant l’excommunication. Le jeune homme se rend à l’assemblée suivante le cœur lourd. Un Ancien vient annoncer à tout l’auditoire que “frère Enzo” a fait l’objet d’une sanction. Il est humilié devant toute sa communauté. “C’est à ce moment-là que j’ai compris que l’organisation exerçait un contrôle malsain”. Selon lui, la majorité des excommunications ayant lieu chez les Témoins de Jéhovah seraient liées à la sexualité. 

Mariage à trois 

Pour éviter de passer par ces procédures disciplinaires, nombre de Témoins de Jéhovah se marient très jeunes. C’est le cas de Bertrand. Il passe l’anneau une première fois en 1994, à l’âge de 21 ans. “Une union chaotique", selon ce père de famille. “Ça aurait dû être une amourette pour apprendre les relations garçons-filles, mais on n’a pas le droit aux amourettes chez les Témoins de Jéhovah”, regrette l’ex-croyant. “Le béguin ou le flirt sont interdits. Si on tombe amoureux, c’est de la personne avec qui on se marie”, clarifie le spécialiste Alexandre Cauchois.

Pendant deux ans, le jeune couple enchaîne les difficultés financières, puis la femme de Bertrand le quitte pour un autre homme. Elle est excommuniée : le divorce est interdit chez les Témoins de Jéhovah, mais l'adultère constitue une exception. Un principe basé sur le passage de Matthieu 19:9 déclarant que “quiconque divorce avec sa femme, sauf pour motif de fornication, et se marie avec une autre, commet un adultère”.

Bertrand se remarie au sein des Témoins de Jéhovah six ans plus tard. Les préceptes religieux s'immiscent alors jusque dans sa chambre à coucher. La peur du regard de Dieu ne cesse de les quitter. Dans le mouvement, “un mariage est composé d’un homme, d’une femme, et de Jéhovah”, commente Alexandre Cauchois.

"Ce que l'on a intégré depuis l'enfance, on ne le démolit pas comme ça."

Bertrand

Les jeunes marié·es mettent trois mois avant d’avoir des rapports intimes. “J’avais le sentiment qu’elle faisait ça par devoir. On avait du mal à lâcher prise, on avait l’impression de faire quelque chose de mal”, confie le Normand. Le couple a quitté les Témoins de Jéhovah il y a 18 ans, mais certains interdits restent forts. “Je pense que ça l’a un peu libérée, mais ce qu’on a intégré depuis l’enfance, on ne le démolit pas comme ça”, regrette Bertrand. 

Apprendre à se reconstruire 

Lorsque les ex-adeptes quittent le mouvement, c’est le début d’un long chemin de croix pour se reconstruire. Mikaela se “réveille” quant à elle à 25 ans. Prenant conscience qu’elle est victime de dérives sectaires, elle décrit “un château de cartes qui s’écroule”. Parmi les personnes interrogées, plusieurs confient avoir connu des épisodes dépressifs suite à leur sortie des Témoins de Jéhovah. En cas d'excommunication, les proches de la personne exclue ont interdiction d’entrer en contact avec elle. L'adepte perd l’intégralité de son cercle social. Mikaela bénéficie aujourd’hui d’un accompagnement psychologique. “Les Témoins de Jéhovah, on y entre aussi facilement que l’on en sort difficilement”, résume-t-elle. 

Charline Delporte ne peut qu'acquiescer. À la tête du Centre national d'accompagnement familial et de formation face à l'emprise sectaire, cette retraitée dynamique accompagne des ancien·nes témoins de Jéhovah depuis plus de 30 ans. “Lorsqu'on met des mots sur ce qu’ils et elles ont vécu, il y a toujours des histoires liées au sexe. Ils et elles ne savent pas ce que c’est d’avoir une sexualité qui ne soit pas sale, sans crainte d’un Satan se cachant derrière un mur. Cela peut mener à des blocages.” Mikaela confirme : “Je faisais beaucoup de vaginisme lors de mes premiers rapports sexuels”. La jeune maman est parvenue à trouver une sexualité épanouie en rencontrant son conjoint actuel.

Pour son ami Charles, le déclic a lieu fin 2017 : il comprend que “la vérité des Témoins de Jéhovah n’est pas faite pour lui” et s’éloigne du mouvement. Désormais âgé de 33 ans, le Marseillais n’a pas encore eu de relations amoureuses ou sexuelles. “Un manque d’occasions”, qu’il regrette, sans pour autant baisser les bras. Ce conseiller numérique se sent désormais prêt à franchir le pas. 

Deux logos roses ont fait irruption sur l’écran d’accueil de son smartphone : ceux des applications de rencontre Tinder et Okcupid. Les soirées consacrées à l’étude du livre des Anciens ont laissé place à un autre passe-temps, celui de l’art du swipe. Le trentenaire a joué le jeu quelques semaines mais avoue ne pas être très à l’aise quand il s’agit de séduire en ligne. Aucun match n’a mené à une rencontre dans la vie réelle. “Avoir grandi chez les Témoins de Jéhovah fait que je n’ai pas forcément développé ces codes-là”, souffle-t-il. 

Chacun·e à leur rythme, les ex-Témoins de Jéhovah reconstruisent leur vie. Après son second comité disciplinaire religieux, Enzo s’est lui aussi “réveillé”. Sorti du mouvement, il est en couple depuis 6 mois et se dit très épanoui. Il a rencontré sa petite amie - athée - autour d’une discussion… sur les Témoins de Jéhovah. 

Contactée par mail à ce sujet, l’organisation des Témoins de Jéhovah n’a pas fait suite à nos questions au moment de la publication de cet article.

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